On commencera à vivre lorsque la vie nous aura offert le droit de rêver


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 On commencera à vivre lorsque la vie nous aura offert le droit de rêver

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Kilyann Lindström
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MessageSujet: On commencera à vivre lorsque la vie nous aura offert le droit de rêver   Mer 16 Mai 2018 - 12:25


"On commencera à vivre lorsque la vie nous aura offert le droit de rêver"


Et puis les saisons défilent mais moi je suis encore là, à attendre sans vraiment savoir si je peux avancer, si j'ai le droit. J'ai tellement besoin de le retrouver mais j'ignore par où commencer. Alors j'attends. J'attends qu'il me trouve


Il faisait étonnamment chaud. Ou bien était-ce moi qui, emmitouflé dans mes trois vestes et mon manteau d’hiver, craignait bien trop la fraîcheur. Le froid. L’hypothermie. Je dormais bien trop. Mon cerveau, atrophié, ne réagissait parfois même plus aux paroles de la famille d’accueil. A un point si critique que ma température corporelle pouvait parfois incroyablement chuter, fatiguée d’avoir à soutenir un corps pas même capable de tenir sur ses pieds, sans espoir, sans but. Une carcasse à peine mouvante.

Le temps défilait par la fenêtre et laissait entrevoir le passage progressif des arbres, des plaines, puis des habitations, du chien que l’on avait failli écraser et qui m’avait sorti de ma torpeur. Les deux enfants avec moi étaient branchés à leur téléphone ou ordinateur portable, la prunelle de leurs yeux retranscrivant à merveille l’éclairage lumineux de leurs écrans. Un miroir de leur âme aspiré par la technologie. J’observais simplement mes mains. Et puis de temps à autre l’extérieur. Le reste du temps était consacré au sommeil. Un sommeil lourd, profond, comme chaque fois. Ce sommeil qui me projetait dans les méandres de mon esprit, à deux doigts parfois de franchir la dernière ligne me séparant de la mort. Un sommeil doux et réconfortant, chaud comme la braise et aussi accessible qu’une main tendue.

Kelyann. Pas un jour n’est passé sans que je ne pense à toi. Combien de temps s’était-il écoulé ? Avais-tu changé ? Étais-tu devenu plus grand que moi ? Existais-tu encore ? J’espérais que là où tu étais, la vie t’avais rendu plus doux. Il fallait que tu deviennes gentil avec les autres, que tu te construises sans moi. Après tout, il n’était visiblement pas question de nous donner l’opportunité de nous revoir. J’avais surpris une conversation, la dernière fois. Qui parlait de toi, de moi. Ça parlait du Canada. Ça parlait d’Ottawa. Ça parlait d’exorcistes et de responsabilités. Ça parlait d’apprentissage de la vie et de thérapie. Et ça concluait sur un « merci de votre compréhension, monsieur le directeur. »
J’ai compris à l’instant où le regard coupable de ma mère d’accueil s’était posé sur moi et où mon père adoptif raccrochait le combiné. Il n’était plus question de retrouver mon frère, il était question de nous apprendre à vivre de cette séparation. Grandir comme deux êtres à part. Il paraissait que cette relation m’avait enfermé. Que je n’étais pas prêt à retrouver mon frère. Qu’il fallait attendre, cacher aux deux concernés la position de l’autre.

Raté.

Alors, ce regard posé sur le noir des paupières, un noir pourtant profond et paradoxalement lumineux, je me demandais quels étaient les raisons du « non, je suis désolé, il n’est pas prêt à revoir son frère. ». Qu’est-ce qui avait changé qui n’existait pas avant. Dans quelle dimension se plaçait-on pour définir la normalité. Pourquoi la différence n’était-elle pas acceptée. Pourquoi la douleur n’était-elle pas simplement embrassée.

La solitude des paupières closes me cachait du monde extérieur. Mes mains squelettiques, blanches comme neige au soleil, posées sur le rebord de la vitre. Le monde est bien trop rapide. Bien trop brillant mais si froid, si austère. Et tous ces gens aux mines défraichies, patientant au passage piéton mais poussés par un vent invisible, glacial, pressant, apathique. Toujours plus rapide. Toujours plus automatique. Mes mains vinrent chercher le réconfort de ma capuche en fausse fourrure, rabattue non sans peine autour de ma tête, cocon protecteur.

« On va devoir s’arrêter quelques minutes pour chercher à manger. Elias, tu restes avec Lina. Kilyann, tu veux venir ? »

S’arrêter ? Autour de cet amas de personnes en tout genre ? Je me mis à frissonner. Sortir et affronter le monde qui m’avait honteusement refoulé. Je fis un « non » de la tête, lent et fluide. Un soupir me parvint en réponse. Déception sur déception, je n’étais bon qu’à ça. Il était question d’apprentissage et pourtant on faisait fi de mes intérêts. Des intérêts certes limités.

La famille se stoppa sur le parking d’un grand centre commercial. Des voitures, en rang d’oignon, de toutes les couleurs mais principalement noires, grises et blanches. Aux tons monotones. Fanées. Les portières avant s’ouvrirent. Les adultes partaient donc explorer l’inconnu. Inconnu pressé, inconnus nombreux. La tête bloquée sur l’appui-tête, je serrai entre mes doigts la boîte de médicaments profondément ensevelie dans ma poche de manteau. Mais la porte s’ouvrit, me fit tomber. Sortir les mains pour amortir le choc de toute manière stoppée par la ceinture de sécurité.

Et une boîte blanche qui tombe sur le bitume et déverse sa cargaison.
Éclat de colère qui ne perce pas au travers de mes oreilles.

« Sors, Kilyann. Je ne me répèterai pas deux fois. »

La ceinture de sécurité détachée, mes pieds se posèrent sur le sol, branlants comme un vieux rocking-chair. On se mit à me demander ce que ces médicaments faisaient dans ma poche, qu’il fallait que j’arrête, que je grandisse. Aucune réaction, un regard posé sur le sol, sans accroche. Et puis, l’utilisation de mon pouvoir pour diviser aux yeux des deux individus mon propre reflet. Mon reflet perdu au Canada ou quelque part, trop loin de toute manière.
Le père se mit à siffler entre ses dents tandis que la mère se rapprochait pour me prendre dans ses bras. Patiente. Compréhensive.

Coupable.

J’acquiesçai de la tête, sans en connaître la raison. En réponse aux paroles du père ? Tout juste les avaient-je entendues. Et la mère qui me prit par la main. Pas une main tendue, une main qui t’attrape. Vers l’agglomération de gens aux voitures sans identité. Pour ton éducation. Pour ton bien.

Il fallut attendre quelques minutes encore pour daigner me faire avancer, monter et descendre ces escalators, parcourir les allées. Je ne voulais pas faire les courses. Je ne voulais rien acheter, je n’en éprouvais même pas le plaisir. Alors, je parcourais du regard les enseignes de magasin jusqu’à trouver celle qui me corresponde, qui s’affiche comme sécurisante, avec de belles lettrines discrètes et virevoltantes.
Les parents acceptèrent de me laisser à cette observation, en m’achetant un chocolat liégeois et un pain au chocolat. Sans s’attacher au prix. « Nous reviendrons dans 10 minutes, patiente d’ici là ». Je n’allais rien faire de répréhensible. Je n’allais pas fuguer, ni me faire harceler. J’étais discret et posé. Calme et serein. Même si les minutes s’écoulaient au-delà du sablier retourné, les parents savaient qu’ils me retrouveraient à l’exacte même place. Totalement dépendant. Incapable de bouger le moindre petit doigt. Satisfait dans sa zone de confort.

La cuillère tournait dans la haute tasse de chocolat. L’odeur était agréable et le monde relativement éloigné. Pas d’intrus. Plus non plus de médicament. Et l’on n’allait jamais me donner une dose suffisante même si je simulais un mal de tête intense. Alors, je restais avec moi-même, avec mon frère dans un coin de ma tête. Dans l’attente de quelque chose, mais surtout de rien.

_________________


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